A l'infirmerie, aucune disposition n'a été prise : ce n'est pas le jour de leur visite. Le téléphone de brousse rassemble cependant une vingtaine de personnes.
Les trois quarts s'en sont déjà retournés, lorsqu'Olivier disparaît, alléguant qu'il court examiner son protégé. Philippe n'a jamais pu mentir et cherche une excuse pour le surveiller. Il s'escrime à se convaincre de sa crédibilité, et ne parvient pas à se lancer. Le temps passe et Olivier absent, l'espoir de le retrouver s'évanouit. Philippe, incapable de soigner qui que ce soit, s'offre une pause, histoire de se remettre les idées en place.
*********
Soudain, Olivier l'interpelle :
<< Peux-tu venir ?...>>
Leur état à tous les deux, est déplorable : Olivier, rongé par les scrupules, et Philippe ployant sous un rictus effrayant.
Essoufflés, ils débouchent dans la clairière où se dresse la masure. Olivier mâchonne ses angoisses et oublie que Philippe, derrière, attend des explications. Atone, Olivier prononce : << Il est là.>>
Philippe entre et découvre l'homme, avec une expression de surprise. Ce n'est pas un enfant, et encore moins un nouveau né.
Olivier soulève la couverture pour montrer la plaie suppurée. Il mendie l'avis de Philippe. De la gangrène est elle à craindre ? Devant sa naïveté, Philippe est révulsé. Il ne sait où porter le regard, sur le blessé ou sur le médecin. Il se rappelle les films de guerre de son enfance, et les vaillants soldats traînant leurs lambeaux sanguinolents. Jamais, il ne s'est imaginé face à une telle charogne.
Il a envie d'empoigner Olivier par la chemise, de le tirer dehors et de lui assener un coup de poing. Pourquoi Olivier n'a t il pas emmené cet homme directement là où on l'aurait soigné comme il devait l'être ? Cette blessure béante, ouverte à tout vent, l'exaspère. Ce sont des choses dont il est si facile de guérir et qui emportent encore des hommes par négligence.
Il se contrôle péniblement et se contraint à fixer le sol. Il veut de l'air. La puanteur nauséabonde de la souffrance s'agglutine autour des êtres vulnérables. La mort sait extraire sa proie du monde des vivants, en la couvrant d'un voile malsain.
Olivier suit Philippe qui bougonne :
<< Il faut l'emmener.
Tout de suite ?
Immédiatement.
Il y a un problème..., il a les deux jambes paralysées. Et si on tombe sur la police ? achève Olivier.
Il ne peut plus attendre. Il faut qu'on y aille, qu'on le tire de là.
Ne serait-il pas préférable d'attendre la nuit.
Non, les voitures qui roulent de nuit sont les plus suspectes, objecte Philippe.
Bon, je vais voir s'il y a moyen de se procurer une civière, ou une échelle.>>
Olivier donne l'air de s'excuser, comme un adolescent qui sait très bien qu'il a gaffé, mais qui ne regrette rien, persuadé qu'il faut l'accepter tel qu'il est.
Il regagne la voiture en hâte et l'approche de la palmeraie.
Il ne parvient pas à mettre la main sur la moindre planchette. On s'arrangera. Philippe confectionne le bandage, en liant les deux jambes. Ils essaient de porter Zangu et au bout de vingt mètres, capitulent.
Sur la grand' place, ils distinguent un blindé léger et un soldat qui interroge un bambin. Le mioche montre les docteurs du doigt. Heureusement, Philippe n'a pas achevé les consultations et fait semblant de rien. Il se rend auprès des habitants qui, n'ayant que cela à faire, prennent leur mal en patience. La file d'attente s'est d'ailleurs enrichie de badauds et affecte des allures de conseil de famille ou de rendez vous convivial.
Les miliciens, leurrés, les observent, puis repartent sans exaction : une chance qu'ils n'aient pas réquisitionné le véhicule.
Aussitôt, Olivier et Philippe sont rejoints par la femme. Deux de ses amis ont transporté Zangu, sur un brancard de leur fabrication, à proximité.
On camoufle la forme humaine sur la banquette arrière, en rajoutant des planches et une toile qu'on passe par dessus. On jurerait de vieux débris.
Philippe hésite à envoyer un message à l'hôpital pour les prévenir de leur arrivée et leur permettre de commencer les préparatifs nécessaires. Il craint que l'armée ne surprenne ces agissements, auquel cas elle en exigerait les motifs. Le courroux de Philippe a disparu au profit d'une connivence, qu'Olivier savoure en silence.
La Jeep dévore la piste sous le jour qui recule. Le ciel, sixième continent de notre planète, se visite en des heures tardives, à bord d'attelages d'oies ou de cigognes. Les rivières d'orangers indolents charrient des reflets d'or. Des ponts molletonnés les enjambent. Un peu de brume ouatée confère au climat une douceur fluide, ondée imperceptible, caresse de l'air et du vent. Les plages s'étendent, accueillantes, devant le poète fatigué : le soleil couchant est son domaine, la lune sa demeure.
Olivier négocie un virage avec maladresse et dévie de sa trajectoire. Un rocher lacère un pneu, ils frôlent un arbre et s'immobilisent sur le flanc d'une colline. Indemnes, ils s'interrogent. Quelle prière les a sauvés ? Quel saint bienveillant ont ils invoqué ? Le couperet de la guillotine s'est arrêté à deux doigts de leur nuque. Le temps est pétrifié. Peuvent ils relever la tête ?
Le danger est raisonnablement écarté, et ils descendent de leur éphémère tombeau, saluant Dame Providence.
Olivier décharge la roue de secours pendant que Philippe lève la voiture. L'obscurité n'arrange pas les choses. La baladeuse accourt à point nommé vers la batterie, pour la saisir par ses appendices préhensiles et comble son entourage des faveurs de son lumineux dévouement.
A ce moment, ils entendent le grondement d'un moteur, et deux phares percent l'extrémité de la piste, projetant sur celle ci l'ombre dantesque des branches qui l'obstruent et des aspérités du terrain. A cette distance, on distingue nettement qu'une ampoule vacille. L'absence de projecteur sur le toit exclut une patrouille militaire. Réconforté par cet indice, Philippe s'affaire à nouveau.
A mesure que l'engin s'approche, ils identifient la camionnette de Ben Ouadim, un homme singulier qui sillonne les parages et se charge de besognes douteuses. Il est soupçonné de trafic douanier, mais se présente comme un honnête commerçant libanais. Il arriva à Dilosho avec une entorse à la cheville et refusa qu'on l'immobilisât. Depuis ce jour, il boite.
A hauteur de la Pajéro, les freins vibrent dans un mugissement tapageur. Il s'inquiète de l'accident, et Olivier le tranquillise. Dans l'habitacle, on distingue un fusil de gros calibre, plus apparenté aux armes de combat qu'à celles employées par les amateurs de safaris.
Ben Ouadim insiste, invoquant le fait que la forêt à cette heure, n'est pas sûre. Olivier se dit que c'est surtout à cause des gens qui y traînent et décline son offre. Philippe surgit à sa rescousse pour congédier l'intrus, de sorte que Ben enfonce l'accélérateur. Ils le voient s'éloigner et se placer sur le bas côté, à une trentaine de mètres, alors même qu'ils venaient de pousser un "ouf" de soulagement. Le moteur s'éteint.
Ils se dépêchent. En abaissant le cric, la chambre à air, sous gonflée, s'écrase. Philippe décide de prendre le volant puisqu'il connaît mieux les sinuosités du parcours. Olivier obtempère, réalisant qu'il génère plus de difficultés qu'il n'en résout. Dès qu'ils rejoignent le sentier, la fourgonnette s'éloigne en sens inverse.
Au bruit qu'ils font dans la cour, Claire se précipite au dehors. Elle veut les entraîner vers la cuisine, mais Olivier la retient. Philippe intervient et déclare qu'ils ont croisé un blessé sur le bord de la route. Ils l'ont ramené. Olivier ne le contredit pas, se doutant que Claire n'en croira pas un traître mot.
Elle ne manifeste cependant rien qui puisse gêner l'imposture et ordonne de préparer un lit pour le nouveau venu. Elle exige des détails sur les blessures, et Philippe coupe la parole à Olivier afin d'amender ses vagues commentaires. Il appréhende une amputation ou une septicémie.
Philippe examine Zangu dans la salle d'attente. Il veut l'opérer immédiatement pour installer deux ou trois drains. Calmement, Olivier réunit le matériel et fait les radiographies préalables au repérage des plombs. Il souffle à l'oreille de Claire :
<<C'est lui, la femme enceinte. Il fallait le ramener. Il n'y avait pas d'autre solution si on voulait le maintenir en vie.>>
Claire le rabroue : l'hôpital veille sur la santé de milliers de personnes, et c'est le compromettre gravement que d'abriter de tels individus. Mieux aurait valu le soigner à l'extérieur.
Chirurgien inégalé, Philippe accomplit l'intervention sans sourciller. Puis, on installe Zangu parmi les autres malades, dans une salle commune. Prudence oblige, un pansement à la tête et un plâtre au bras gauche abuseront le visiteur : Zangu a chuté du toit de l'école. Toutefois, Philippe ne se risque pas à monter un dossier factice. En effet, celui qui le signerait endosserait de lourdes responsabilités. Olivier remplit malgré tout un formulaire d'admission où il mentionne "commotion et fracture du bras gauche". Il laisse en blanc l'endroit du paraphe : on prendrait cela pour une négligence du service administratif et il n'y aurait pas de retombée.
Ces soucis étant solutionnés, on grignote un poisson frit, du riz et des ananas. Personne n'ose parler trop haut, ni poser de question à Philippe sur ce qu'il adviendra. On ne sait même pas si Zangu est d'accord de se faire hospitaliser et quelles seront ses réactions quand il reprendra connaissance.
Le lendemain, chacun s'acquitte de sa tâche, s'efforçant de la mener à bien. Les blocs opératoires sont occupés jusque trois heures de l'après midi. Un peu après, apparaît le commissaire de la région, suivi d'un camion de soldats. Une vingtaine en tout, qui envahissent la clinique l'arme au poing. Philippe essaye de s'interposer. Le commissaire lui affirme qu'il fouillera partout et qu'il possède un mandat officiel. Il s'agite comme un porc qui attend à manger, tenant un papier chiffonné dont on devine, en bas, un cachet de la préfecture. Il en tire toute sa gloire.
Ses hommes ne débusquent pas le gibier de sa cachette. Suite au rapport de son lieutenant, l'officier enragé arpente ses bidasses au garde à vous. Deux victimes s'écroulent sans broncher, frappés par la crosse de son pistolet.
<< Bande d'incapables !>> s'égosille t il.
Pour le calmer, Philippe entreprend avec lui un tour de salle. Les malades dorment sur des lits de fortune. On n'a pas de matelas pour tous, alors le plus souvent ils s'allongent à même le sol sur leur fine natte de paille habituelle. Le commissaire n'attache pas plus d'importance à Zangu qu'aux autres.
Philippe remarque que seul Zangu a les traits déguisés.
Cette réflexion l'obnubile et dès que la descente militaire est achevée, on tient conseil au Q.G. On bande la tête à un vieil aveugle, et Zangu ne dénote plus. Pour Philippe, c'est une ruse grossière ; il est déjà trop tard.
Olivier et Claire s'éclipsent vers cinq heures, heure à laquelle Olivier songe invariablement au thé, à cause de son année de spécialisation à Cambridge. Le "tea-time" était sacré et l'occasion, sur une pelouse ou à une terrasse, de bavardages autant intellectuels que futiles. Son arôme sucré se confond aux essences tropicales, et des embruns de vanille lui chatouillent les narines.
Ils se suivent l'un l'autre, mus par une sorte de nécessité. Tacitement, ils s'asseyent. Claire lance :
<<Tu crois en l'amour ?>>
Claire a deviné qu'Olivier a renoncé depuis longtemps au batifolage des coeurs tendres et à l'aveu des passions pétulantes. Olivier est un être qui garde pour lui ses humeurs, se bornant à la comédie magique de la pratique médicale. S'il acquiesçait, Claire en serait stupéfaite. Olivier ne sait que répondre, sinon à lui même : "Elle me baratine..."
Il essaye de se concentrer sur la question et repasse les visages de son adolescence, qui s'entrechoquent. Des yeux, une bouche, une expression. Ils se succèdent très vite. Le mouvement s'accélère. Il redoute de s'y attarder trop longtemps, de peur que leurs forces attractives ne l'emportent loin au delà de l'endroit où il suppose être son bonheur. Pourtant, chaque fois que ces réminiscences émergent de ses abîmes, il ressent leur appel avec plus de souffrances. Il est mordu par le froid, prisonnier d'un donjon maléfique, construit à force de renoncements, si haut qu'il ne lui reste pour dernière distraction, que ces quelques engelures du coeur.
Il n'a rien dit quand Philippe les interrompt.
<<Quelle journée magnifique !
Oui, approuve Claire, ce sont les instants que je préfère entre tous. Mais je n'ai jamais pu admirer la beauté d'un matin. Il y a tant de choses à faire.
C'est vrai, admet Philippe. Je pars demain pour la capitale, c'est le bon moment pour découvrir les secrets de l'aube.>>
Olivier voit dans cette conversation, une occasion d'échapper à son univers frigide et sclérosé :
<<Depuis vingt-huit mois que je suis ici, je les connais, les bruits de l'aube et de l'aurore, les silhouettes des animaux qui s'abreuvent à la mare, le village qui se réveille. Les plus paresseux sont les médecins, éternels retardataires au spectacle. Le soir, notre vitalité s'endort alors que les fauves entament leur chasse. Au point du jour, ce sont eux qui s'assoupissent, et ce sont les fragilités que l'Afrique cache en son sein qui viennent tirer la révérence au soleil, les antilopes, les gazelles et avec de la chance, les zèbres, les buffles, les babouins.>>
Comme au premier instant, dans la Jeep, quand il racontait à Claire son expérience, Olivier vibre. Tente t il de l'émouvoir, de la retenir ? Personne ne peut l'affirmer, ni même lui.
Au dîner, on n'aborde pas les mésaventures de l'après midi, par superstition ou pour éviter d'attiser ses angoisses. Quand on parle du lion, on en voit la queue. En Afrique, on gobe les dictons, car c'est par eux que la sagesse se transmet. Ils représentent un savoir auquel la population se fie aveuglément. Sans cesse promulgué, ce fanatisme appartient à la couleur locale et déteint sur les étrangers.
Philippe propose de reporter son départ afin qu'il fasse le trajet avec Claire. Elle souhaite écourter son séjour pour revoir une amie à Bulumshiba. Olivier n'apprécie pas cette initiative, sans savoir pourquoi : le bagou de Philippe ne le concerne pas. C'est néanmoins un apaisement quand il voit disparaître le taxi brousse, un break 505 qui soulève assez de poussière pour que Philippe ne distingue pas, par la vitre arrière, les mouchoirs agités.
En prévision des fatigues à venir, on engrange un maximum de sommeil.
Au matin, Claire et Moka partent à deux aux environs de la frontière où sont parqués des réfugiés auxquels on n'a pas assigné de territoire. Ils survivent dans des conditions très rudimentaires, à la limite de l'insalubre, et constituent la raison majeure de notre présence à Dilosho.
Moka assiste Claire pour les vaccinations, ce qu'elle lui a appris récemment ; ses proches le redoutent encore.
Olivier guette l'opportunité de parler à Claire et, seul, il ressasse un malaise. Sa situation actuelle ne l'enthousiasme plus. Après une longue léthargie, le contact avec la réalité lui paraît brutal. Il ignore ce qu'il fait parmi les médecins locaux qui s'occupent très bien de la mission. Est il vraiment plus utile qu'eux ? La plupart d'entre eux ne pense-t-ils pas à travailler à la ville ? Soigner des marchands, gagner de l'argent. S'il part, ils partiront. Mais si on leur offrait un salaire semblable au sien, les responsabiliserait-on ?
Il n'en sait rien. Il s'est engagé dans une organisation humanitaire pour se sentir indispensable. En venant ici, il a fui la concurrence des hommes qui jouissent de pouvoirs semblables aux siens.
Claire de retour, exténuée, croque une noix de coco, sans Olivier, sans personne, et s'effondre sur son lit. Le lendemain, elle doit partir. Cette journée ne les a pas ménagés. Il reste là bas suffisamment d'indigents pour justifier une nouvelle visite. Olivier enverra Moka reconduire Claire à Jikasa où la liaison avec Bulumshiba est fréquente.
Anormalement chaude, la nuit se déchire en éclairs secs. Ils claquent sans répit, fendent le sol et se désagrègent en craquements sinistres. Les géants de lumière surplombent la campagne inculte, à la conquête du mal. Lueurs surnaturelles qui font frémir le passereau, elles accentuent les contrastes et découpent des spectres terrifiants. Le déluge se retient, quelques gouttes s'écrasent dans la cendre, unique récompense du ciel. Les éléments déchaînés intimident les vivants, la pluie n'atténue pas cette violence, ne subsiste qu'une puissance destructrice.
Olivier éveille Claire de bonne heure afin qu'elle boucle ses bagages. Il est en train de s'habiller, quand elle surgit à la porte pour lui dire adieu. Elle espère le revoir bientôt et, presque maternelle, lui suggère de réfléchir à la question qu'elle lui a posée deux jours plus tôt. Ils s'échangent une bise, et elle le quitte.
Un mystérieux sentiment envahit Olivier. L'étonnement du nuage qui a grimpé les cimes, poussé par un vent favorable et qui, là haut, est libéré sur le versant opposé. Il flotte au dessus de la vallée.
Puis, il est submergé par la solitude et cette impression de vivre à contretemps. C'est le tressaillement d'une voix lyrique que l'orchestre abandonne un instant, a cappella, dans l'Ave Verum de Mozart. De même, Olivier chante à tue tête et d'un coup, les instruments se taisent. Le silence l'envahit, sa voix se dissipe.
Il ne réalise pas immédiatement ce à quoi elle faisait allusion et ce n'est que lorsque la Peugeot démarre, qu'il se souvient qu'elle lui avait demandé s'il croyait en l'amour. Il est bouleversé. Il hésite, dans sa tenue, en caleçon, à s'élancer à la poursuite de son métronome, celle qui redonne un rythme à son existence.
La voiture disparaît. Deux minutes, dix, une demi heure, s'écoulent sans que rien ne bouge. Jusqu'à ce que bondissent de l'autre côté du village, cinq engins dans un rugissement vengeur.
Olivier se dessaisit de son état statique. Les réflexes lui reviennent. Il pense subitement aux troupes qui s'abattent en trombe sur le vieillard-épouventail. Ce stratagème dont il eut l'idée ne le rassure plus, et il se hâte de quérir un tablier blanc.
Quand les soldats débarquent dans un cliquetis de chargeurs, la main sur le cran de sécurité, les gâchettes sensibilisées à la moindre pression, Olivier hurle tant il est excédé.
Le volumineux commissaire se dégage péniblement de son siège et sort de sa poche le même papier chiffonné qu'il suspend au nez d'Olivier. Six hommes escortent un paysan gonflé d'hématomes. Les autres entourent les bâtiments. Le commissaire enjoint à Olivier :
<<Montre-moi les prisonniers !>>
Il rectifie ce lapsus en précisant : <<...les malades !>> A chaque lit, il guette l'approbation du fermier apeuré. On approche irrémédiablement de Zangu. Devant l'aveugle, le commandant exige qu'on lui ôte ses bandelettes. Olivier refuse d'abord, mais sous la menace d'une arme pointée sur lui, il cède. Les infirmiers le suivent partout. La certitude d'être vu le protège des raclées. Le gardien de l'hôpital ne se manifeste pas ; noir, il sait qu'il sera rossé par ses frères, plus qu'un résident.
Au chevet de Zangu endormi, un caporal décolle les sparadraps. Zangu sursaute à sa joue arrachée. Il s'effraie. Le paysan l'identifie promptement et comme récompense, reçoit un coup de matraque dans le dos. Zangu tente de sauter ; le sommier grince et absorbe son effort. Horrifié, il parcourt la figure d'Olivier. Zangu repousse le caporal penché sur lui. Le commissaire exhorte ses hommes : deux gorilles saisissent Zangu par les épaules. Zangu se débat en gémissant. Et comme ils lui intiment d'obéir, et que plus farouchement il se tortille, un poing se loge dans son estomac.
Jusque là immobile, noyé dans des courants contradictoires, échauffé par son impuissance, Olivier sent sa main se durcir. Instinctivement, un direct du droit écrase la face suante du commandant qui bascule sur le carrelage, dans un bruit sourd.
Un sbire plonge sur Olivier et réceptionne son genou entre les cuisses. Olivier ne réfléchit plus, il se bat avec la vigueur de ses trente ans, la hargne au coeur.
Moka se précipite à son secours, mais une bourrade le propulse dans un coin de la pièce. Le personnel s'avance entre lui et le pugilat, le plus discrètement possible, afin qu'on l'oublie.
Olivier est en mauvaise posture : trois soldats l'ont maîtrisé, le commandant lui brise les reins et lui annonce, par la même occasion, qu'il l'emmène pour recel.
A cela, Olivier clame à qui veut l'entendre, que Zangu n'est pas en assez bonne santé pour voyager. Il vocifère qu'il est docteur et qu'ils auront des problèmes avec l'ambassade et la coopération. Le commandant, aux anges, prend l'assemblée à témoin. Olivier s'est jeté sur lui comme un enragé et l'a durement assommé pour protéger son ami.
A la caserne de Dilosho, notre pourceau s'empresse de téléphoner à ses supérieurs et se bâfre d'éloges.
En début d'après midi, il reçoit l'ordre d'acheminer les deux prisonniers vers Bulumshiba, où on décidera de leur peine. Le convoi part à trois heures. Sous la bâche, Zangu divague. On lui a ficelé les pieds et les mains. Olivier est coincé entre deux colosses, tandis que Zangu, allongé sur le ventre, cogne la tôle. Olivier implore continuellement qu'on lui permette de panser les blessures de celui que tous appellent son ami.
Chaque fois qu'un véhicule les croise, Olivier se demande si ce n'est pas celui de Philippe. Il essaye de l'apercevoir par derrière.
Il n'espère plus rien sinon qu'on ne l'exécute pas. Ses affaires sont restées à Dilosho, ses soucis et ses émotions. Il n'emporte que l'inquiétude et s'imagine que c'est elle qui lui cause tant de douleur dans le bas ventre.