Le cerf-volant roman Quentin Pauluis

Le cerf-volant      roman            Quentin Pauluis
PREFACE

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A son émergence du néant, l'homme reçoit l'être et l'amour de l'être. Ainsi conçu, il se démène dans d'obscurs imbroglios pour manifester cette essence à ses parents, ses amis, sa nation. Puis, il est confronté à l'impossibilité matérielle d'une telle universalisation.
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La transition de la première à la deuxième minute décide de la personne qui incarnera l'ensemble du genre humain et à qui on témoignera du don originel. L'être et l'amour de l'être.

# Posté le mardi 09 janvier 2007 14:19

le cerf-volant

le cerf-volant
De l'histoire que je vais vous raconter, l'important n'est ni l'endroit, ni l'action, mais les émotions. Nous les conservons jalousement au fond de coffrets d'ébène, comme des encens précieux. A notre mort, ils sont consumés. Il n'en reste rien : une vapeur lointaine, l'intuition de notre bonheur, flotte dans la pensée de nos héritiers et ne ressemble aucunement à ce trésor amassé une vie durant, arraché aux griffes de l'indifférence.
Olivier exerce la médecine en Afrique, à Dilosho, un village dans le Whaba. Il y coudoie les réfugiés de la misère, des créatures plus piteuses que la boue. Pourtant, leur gaieté insondable racole les sympathies. C'est à cause d'elle qu'il a passé trois ans entre un hôpital et une Jeep Pajéro. Le luxe et les loisirs n'ont pas cours ici : ne reste que la joie de vivre.
Sans aucune intention de mettre les pieds dans un dispensaire, Olivier espérait d'abord jouer au Docteur Livingstone, en pleine brousse, au milieu des indigènes effrayés, . Caustique et ironique autant qu'on pouvait l'être, son rire était jaune, plaqué or. Son insolence bravait la fureur de Philippe, à qui on attri­bue le titre pompeux de Directeur de Clinique. Olivier réclamait des gants pour exami­ner une personne âgée, ou plaisantait sur un sein flasque et tombant d'une mère qui pleurait son enfant. Crispé, Philippe serrait les dents pour contenir un souffle, et se donner l'impression de broyer entre ses mâchoires les offenses qui l'avaient écorché.
Un jour de marché, un villageois avait arnaqué Olivier en lui vendant un régime de bananes trois fois le prix courant. Olivier s'était juré de le lui faire regretter. Il se construisait un char d'assaut contre une cigale. Personne ne riait.
Maintenant, il soigne avec simplicité et allie à la dextérité de ses doigts, un charisme qui enivre l'esprit. Une énergie le remplit et jaillit de lui, plus convaincante que toutes les pharmacies. En le voyant, on souhaite guérir. Parfois juste afin de lui obéir.

Nous hébergeons Claire durant quatre semaines, dans le cadre d'une aide ponctuelle aux programmes de vaccination. C'est son premier séjour en Afrique : elle veut comprendre pourquoi ces images dans les journaux, pourquoi ces yeux d'enfants émaciés entre deux publicités pour Disney World. L'indignation.
Claire fraternise avec Olivier. Ils partent ensemble le premier jour, effectuer un raid dans un camp où nous tenons une consultation hebdomadaire. Il lui parle à perdre haleine, heureux de enfin rencontrer une femme. Ce sont elles qui nous manquent le plus, ici, perdus à mille milles de notre terre natale, ces femmes de chez nous, avec cette sensibilité qui leur est propre. Souvent les Africaines ne comprennent pas nos sentiments et nos angoisses. Ce qui les rend par ailleurs enjouées, ou aguichantes.
Bercée par les amortisseurs de guimauve, l'imagination de Claire gambade parmi l'onéreuse technologie moderne. Des rations de pop‑corn s'échappent des cylindres. Sur le pare‑brise, les essuie-glace rabattent des grumeaux de cassonade et de cacao. Du plancher jonché de sablés, s'élève un bâton de sucre d'orge qu'Olivier manie distraitement, en alternance avec un bretzel. La finition de pain d'épice dispense un semblant de confort ; et la gomme à l'anis ajoute une touche de distinction.
Olivier trouve dans cette voiture une oreille douce qui se contente de l'écouter. Un coulis impétueux de syntaxe framboisée se déverse sur les sièges, imprègne les vête­ments et se dilue dans l'attention de Claire. Olivier s'étonne de dire des choses qu'il puise avec tant de facilité, dans les recoins inexplorés de son âme. L'émerveillement scintille à travers la mousse légère de ses mots. Il redécouvre un langage et par lui, sa propre personne.
Là où les brins de paille protègent du vent et où la terre brûle, Olivier indique un abri. Les meurt‑de‑faim se pressent autour d'eux. Au début, elle lui demande souvent conseil, jusqu'à ce que, enfin habituée, elle ne le dérange plus. Son sourire sincère, figé sur ses lèvres délicates, rappelle à Olivier le bonheur et les friandises de leur conversation cahotante. Il est alors pris de cette envie de sourire, simplement, à la joie qu'elle lui prodigue. Ce sourire, c'est la deuxième voix du canon, qui noue l'harmonie avec certi­tude pour l'emporter loin, là où elle disparaîtra avec nous. Un sourire rendu, c'est un opéra qui commence, deux chants qui s'allongent côte à côte pour soulever la terre entière. Et quand on sourit tous, les uns aux autres, on porte à ce moment le monde à bout de bras comme si, désintéressé, on se l'offrait mutuellement. Et ce jeu distrait de la souffrance plus que tout autre.
Le soir de leur premier raid, Olivier sollicite Claire d'un bouquin - comme souvent les gens de passage, sachant qu'ils ont dans leurs bagages de quoi le distraire. Olivier la voit tirer sa valise de dessous le lit. L'univers condensé de Claire ne semble pas lourd. Que va‑t‑il en sortir ? Une dînette ? Un vieux chêne aux branches à balançoires ? Un génie rose ? Il se figure, minutieu­sement rangés, mille et un flacons. Claire saisit un minuscule bouchon de liège ; et Olivier inhale la fragrance poivrée qui s'échappe de la fiole. Le mystère se concentre et précipite bleu, comme des flocons d'hydroxyde de cuivre, en caractères d'imprimerie sur du papier jauni.
Elle aspire à visiter les alentours de Dilosho. Olivier l'emmène dans un endroit d'où l'on domine une vaste plaine de grandes herbes, parsemée d'arbres au sommet aplati par l'immense ciel qui pèse sur eux. La lune dépose des papillons d'ombre sur leur feuillage. Un souffle d'air frais, scandé par la respiration des étoiles balaie le visage. Elles sont si nombreuses que de les regarder donne le vertige. Etres sans lumière, éteints, Olivier et Claire s'émeuvent au milieu de ces petits feux et sentent irradier d'eux cette autre chose infinie qui porte en elle sa propre beauté : la vie.
Ils s'assoient là, sur cette butte, troublant le silence. Claire évoque son livre qui, tel un pont, est jeté entre eux. Olivier hésite à le franchir, puis il neige, et Olivier, douillet, rentre chez lui, écouter, bien au chaud, les bruits du dehors.
Le roman esquisse une rencontre douloureuse, un compromis entre deux protagonistes qui sont davantage bâtis pour s'affronter que pour s'unir. Elle lui raconte aussi ses voyages, ses passions pour l'art et le théâtre. Elle se perd à son tour dans son intérieur raffiné et féminin. Olivier distille ses propos, hypnotisé par l'ampleur de la voie rapide qui survole l'eau de son coeur gelé.

Il ne parle jamais à Claire sur l'heure de midi, jugeant que la chaleur n'est pas propice à ses confi­dences et écrase l'esprit plus qu'elle ne le libère. La nuit est aérienne : elle est une porte ouverte à des envolées de lucidité. Cette atmosphère particulière, il désire la retrouver intacte et s'il voyait Claire, seule, sous le soleil éclatant, il ne lui adresserait qu'une grimace étouffée, sans rien ajouter d'autre, de peur d'être maladroit.
Claire ne s'en aperçoit pas. La première fois qu'il lui propose une sortie le soir, après le dîner, elle le prend mal et refuse. Ou plutôt, elle est trop fatiguée pour accepter de veiller tard. Olivier n'en démord pas et lui fait promettre de l'accompagner le lendemain. Ce à quoi elle consent volontiers. Elle fouille dans ses flacons et en tire un deuxième bouquin qu'elle lui prête avec autant d'amabilité qu'antérieurement. Claire est imprévisible.
Ce soir‑là, des idées qui marchent au plafond avec des ventouses grattent au sommeil d'Olivier. Le bruit de leurs pas l'oblige à réfléchir aux femmes. La beauté de Claire ne l'a pas frappé, ni même effleuré. De plus, quelque chose d'artificiel, de plastique galvanisé, transpire de leur relation. Olivier vomit les mascara­des. Ses fantasmes écrasent le reste. Etrange propension de l'homme qui ramène tout à la mesure de son sexe. Quelques pitoyables centimètres. Pauvre Claire. Le pont s'écroule.

Claire et Olivier partent chercher deux malades qu'on leur a signalés par radio. Leur cas est urgent et nécessite qu'on les soigne à l'hôpital. La Jeep produit d'ordinaire une musique attachante. Cette fois, Olivier la malmène : ses occupants se recueillent. Il lance de temps en temps des serpents‑siffleurs à l'adresse de Claire. Aussitôt lâchés, le vacarme apocalyptique de la vieille dame tintamarante les hache en menus morceaux qui rebondissent sur les fenêtres. A cette pluie de syllabes, Claire rit un peu, désappointée. Le fossé que creuse Olivier autour de lui, est garni de pieux acérés. Quiconque l'approche s'y empale. Cette vision se brise au rythme des rebonds sur la route ondoyante. Leur progression tellurique soulève des volées d'oiseaux qui, en trait d'union, rejoignent majestueusement le firmament.
Ici, le monde vient à l'homme beaucoup plus lente­ment, le temps ralentit sa course. Il en est ainsi depuis des millénaires. Alors que chez nous, on cons­truit des navettes
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# Posté le mardi 09 janvier 2007 14:38

La lenteur...

La lenteur...
Ici, le monde vient à l'homme beaucoup plus lente­ment, le temps ralentit sa course. Il en est ainsi depuis des millénaires. Alors que chez nous, on cons­truit des navettes spatiales, chez eux, on vérifie que tout recommence conformément aux prescriptions ancestrales.
Malgré cette attention particulière, la physionomie des villages surprend. Les huttes rondes n'ont laissé derrière elles que les couleurs ocres des meules de Monet. Une étrange mutation a provoqué des dégénéres­cences de tôle ondulée. Les détails se bouscu­lent : du vieux jeans à la bouteille de Coca-Cola pour lesquels ils vendraient terres et troupeaux. Une larme d'aigreur se mêle au sang. Elle étreint le coeur, vicie l'air des poumons, et délaie les entrailles. On devine l'alcool de palme.

Un personnage vêtu de hardes poussiéreuses se détache du décor. Comme un pantin en carton, ses bras synchrones montent au ciel, et ses genoux à ses oreilles. Olivier s'arrête devant lui. Le nuage qui les suit s'amuse à les enrouler de ses foulards irritants. Durant un bref instant, on ne voit plus rien. Les yeux s'humidifient. Les regards sont chargés d'une tendresse passagère.
Le guignol a recouvré une sérénité légendaire. Son empressement désordonné n'était‑il que le reflet de ce qu'il voyait ? Un mode de déplacement insensé, irres­pectueux de sa terre et trop peu maîtrisé ?
Un mendiant est appuyé contre une baraque : ce vieillard attire le mauvais oeil. On le charge dans la Pajéro ; aucun regret ne s'échappe des masques tournés vers lui. Au contraire, un soulagement, comme si les éboueurs étaient passés. Les éboueurs de la vie.
Dans l'assemblée, une indigène se faufile vers Olivier.
Elle l'appelle ; il la suit. Les pas agiles et lestes abandon­nent quelques traces ténues dans le sable et le conduisent à une case lugubre où gît un corps. Celui qui a cloué au sol une telle stature n'est autre qu'un fusil de chasse ‑ animal domestique dont la morsure n'a de pareil que la laideur. Olivier ras­semble son courage et tente rapidement d'identifier la trajectoire des plombs qui se sont logés profondément dans le dos. L'entrée de leurs tunnels, percée dans la chair, rougeoie de vigueur et de souffrance.
Dehors, il appelle Claire. Il l'informe qu'il restera une heure et demande si cela la gêne. Intriguée, Claire l'interroge. Sur ses réponses, Olivier laisse planer un mystère gluant - une femme va accoucher. Claire déclare forfait devant le sphinx et s'en va visiter les malades pour lesquels l'infirmier local demande un avis.
Au chevet de l'homme, il jure. "Quelle crasse !" Dans quel bourbier est-il tombé ? Olivier recourt à des rudiments de tangolais. L'homme, Zangu, a récolté une famille perforateurs voraces. La frayeur les a expulsés d'un logement communautaire. Après un sprint débridé, ils se sont rués sur son dos comme des souris sur un quartier de gruyère, déchiquetant leur galerie à coups de dent. L'un d'eux s'est logé dans la colonne et provoque d'intenses douleurs dans les jambes. Il a glissé derrière l'os. Olivier ne parvient pas à les extraire parce qu'il n'a rien pour endormir les cris de l'homme et apprivoiser les immigrés effarouchés. Olivier nettoie méthodiquement les restes orgiaques, en pestant contre lui‑même.
Il n'ose pas s'interroger sur les circonstances de ce carnage ni sur ce qu'il adviendra du rescapé. Très circonspect, Olivier promet de revenir le plus tôt possible. Si les exilés ripaillent goulûment, Zangu sera perdu à jamais.

La différence entre indigènes et réfugiés est minime : en réalité ce sont pour la plupart des voisins rapprochés par des contraintes politiques. L'autre camp est la réplique exacte du village précédent. La chaleur rend son aspect à peine différent, plus fondu. Du sol mille fois foulé par des peaux ambrées, émanent des essences floues.
Un homme et un membre de sa famille prennent place à l'arrière, à côté du premier hère .
Olivier joue à nouveau de la bielle et en sourdine, du gicleur. L'harmonie n'excelle pas vraiment et soutire à Claire un discret soupir.
Durant le voyage, Olivier invente une rencontre avec un artiste sculpteur. Et il se moque de cet art simple où la beauté primitive accentue les lèvres, les poitrines rebondies et les hanches d'éléphants. Ces étranges Vénus lui rappellent la Renaissance et les tableaux entassés dans les musées, de femmes aux croupes géantes. Après des inélégances à propos du chauffage biologique, il s'emploie à montrer qu'au temps des microprocesseurs et des puces - guère plus grandes qu'un postillon - l'empire de ce peuple sur la matière soulève sa compassion.

A Dilosho, Philippe grille d'impatience : leur mis­sion comportait des périls ignorés. Pendant la journée, le dispensaire a reçu la visite de la police qui recherche un rebelle. Celui-ci aurait sur la conscience différents vols et meurtres commis dans la région. Philippe supporte mal les battues militaires, craignant pour la vie de ses médecins. Notre position est ambiguë. Les gens pensent que les médecins sont solidai­res de l'armée, et les soldats affirment que la clini­que recèle des hors‑la‑loi.
Philippe s'enquiert de la situation.
<< Tout s'est très bien passé, rétorque Olivier. Je repasserai demain pour voir si les cicatrices ne s'infectent pas.
‑ Il ne faut pas la ramener au dispensaire ?
‑ Non, non, ça ira, autant qu'elle reste parmi les siens, avec son enfant.
‑ On se faisait un sang d'encre pour vous. L'armée recherche des tanguinistes. Il paraît qu'ils s'infiltrent et qu'ils s'énervent. Ils auraient tué un soldat, il y a trois jours. Ils ne sont pas passés par le vil­lage ?
‑ Non, pas à ma connaissance.>>
Olivier regrette sa réponse, il aurait mieux valu qu'il dise oui, afin de ne pas éveiller les soupçons. Si les soldats étaient passés, il serait blanchi.

Au dîner, Olivier observe constamment les réactions de Claire, et pense à ce qu'il dira quand elle lui demandera comment il a apprécié son roman. Noyé dans ses méditations, il ne l'entend plus.
<< On y va ? répète‑t‑elle.
‑ Evidemment qu'on y va !>>
Les chevaux solaires trottent vers l'Est, inondant le soir d'une chaleur douce et calme, qui enveloppe les âmes et les entraîne vers le lointain. Sous l'horizon infini de l'Afrique, Olivier confesse qu'il n'a pas lu le deuxième livre. Elle ne dit rien. Le silence est encore campé entre eux, contrairement à ce qu'Olivier prévoyait. Cette infortune renforce son mutisme, au point qu'il ne sait plus s'il marche seul ou s'ils sont deux. Il prie pour un peu d'audace.

Ils s'adossent à un muret de bauge, le regard aspiré par les montagnes bleu marine. La première histoire plaît à Olivier. Il tente de fournir les raisons qui motivent son enthousiasme et ne parvient à rien démontrer. Le silence de Claire, chaud et pro­fond, s'engouffre en lui, et sa gorge se noue. Claire ne connaît pas les racines de la séduction qui a opéré sur elle et ne s'en soucie guère. Elle aime. C'est beau.
Olivier ne comprend pas. Une fleur est belle, peut-être. Les mots et les idées relèvent d'autre chose. Il croit que l'articulation des concepts amène, non pas à la beauté, mais à l'intelligence. Claire soutient que le beau se trouve dans le sentiment humain, et ne réside pas nécessairement dans ce qu'on pourrait appe­ler un assemblage de couleurs, proche d'une vérité quelconque. Le beau, c'est ce qu'on ressent, les images et les émotions. Seul l'homme peut les racon­ter, les chanter ou les déclamer. Ses paroles sont les fleurs de l'humanité, elles s'épanouissent avec lui à chaque génération.
Olivier n'y a jamais songé. Il pense en termes de descriptions, de rigueur discursive, qui rendent son message univoque. Claire lui accorde sa sympathie et accroche à son minois, un sourire pincé.
Les molécules de fatigue gonflent dans leurs vei­nes. Et un engourdissement les saisit.

Le samedi apporte une forte dose d'épreuves et de stress. Ils rentrent complètement harassés. Claire, qui n'est pas accoutumée à ces déferlements, s'endort, incapable de réfléchir à quoi que ce soit.

Tôt le dimanche matin, Olivier laisse un mot sur la table du petit déjeuner. Il part soigner la « femme qu'il a accouchée ». On ne l'apercevra que dans la soirée.

L'après‑midi, on se donne relâche. Philippe reste de garde. A l'occasion de la venue de Claire, on organise une excursion dans les fermes des environs. Les paysans ont creusé une rigole d'irrigation, rapiècent une toiture, marchandent, troquent. Les femmes pilent le manioc, cuisent l'igname et le plantain ; les filles gardent les plus petits. L'année est jalonnée de fêtes dispara­tes et saisonnières, comme une route circulaire traver­sant le cosmos, de sa création, à sa mort, jusqu'à sa renaissance. La nature et son spectacle perpétuellement répété leur inspire des rites sévères où n'est bon que ce qui ressemble au passé. Puisque la nouveauté les éloigne du chemin sacré, elle est bannie de leur existence, et ils se figent. En réalité, l'hermétisme des communautés a cédé depuis longtemps. L'oisiveté des dimanches occidentaux et l'abondance de supermarchés ont corrompu de nombreuses popula­tions et balayé l'ancienne prudence.
Laissant là leurs outils, les gens se regroupent. Ils avancent les mains vides. Leur silhouette exprime une offrande invisible, comme si le coeur tirait une carcasse réticente. Peut‑être réussira-t-il, un jour, à perforer sa prison, et une orchidée d'éclore au milieu du corps immobile. Discussions et bavardages s'éparpillent autour d'eux, en une simple invite à partager le quotidien. Pas de scandale, pas de télévision pour les diffuser. Ce sont des exploits de chasse qui agitent encore les hommes ou des rumeurs, les ménagères. Ils rient de ce gamin qui, pour la première fois, fume et devient vert. Ils le montrent du doigt, qui passe dans la rue, et celui‑ci les salue. Leur dignité est heureuse et sereine.
Avec ingénuité, un albinos voûté offre à Claire une statuette d'ivoire qui fut fabriquée par un sorcier pour exorciser les mauvais sorts. L'éléphant à qui appartenait la défense écartait les démons qui voulaient lui nuire : il était protégé des dieux.
Le regard ébloui de Claire est rivé sur ce visage éclairé par une lumière irréelle et dévastatrice. Elle serre intensément le bossu contre elle. La vie s'arrête puis renaît, plus colorée.

A leur retour, elle s'attelle à la confection de gâteaux qu'elle sert à la fin du repas. On les adore. A ce moment, Olivier s'installe à table.

Au village, un garçon l'avait pris par la main et tiré vers la palmeraie. Inquiet, il l'avait suivi sans broncher, réalisant qu'il n'était pas armé.
L'enfant le mena à une retraite précaire, devant laquelle quelques jouets de fer blanc endormirent sa méfiance. La femme y était et les fit se taire : inconscient, Zangu délirait. On avait arraché le pansement et appliqué des herbes magiques sur les lésions, ce qui plongea Olivier dans une colère furibonde. Il somma la femme de lui apporter de l'eau bouillante. Les gestes et les simagrées épars du médecin anéantirent les restes de conversation. Il rassembla lui‑même des brindilles. Par crainte que la police ne les repérât, la femme dispersa l'embryon d'incendie. Le dos courbé et les paumes tournées vers le sol, comme pour attraper une poule, elle s'avança et saisit les avant‑bras d'Olivier, le forçant à lâcher son fagot, puis elle disparut.
Olivier avait incorporé à sa trousse des humeurs d'opium afin d'effectuer une chirurgie de longue durée. Il les administra mécaniquement à Zangu, de même qu'un vaccin contre le tétanos. Zangu ne divaguait plus.
Il était si paisible que quand la femme revint, traînant un chaudron fumant, elle hurla presque de le voir inerte. Olivier avait eu le temps d'examiner la plaie. Des bulles crevaient la terre rouge. L'horizon avait perdu sa quiétude lisse et courbe, un cataclysme avait secoué des montagnes, raviné des plaines, libéré des eaux. Les profondeurs, déchirées par une lutte inégale, se contractaient soixante fois par minute.
Toute intrépidité avait détalé face à ce paysage et avait cédé le pas à l'hésitation du voyageur terrorisé.
Une allée était tracée. Le chaos s'ébattait en des gorges ténébreu­ses.
Le médecin délimita un champ stérile d'où il lancerait ses expéditions. Il avait choisi d'opérer à l'extérieur, malgré les risques que cela comportait, parce que dans la case, la pénombre fatiguait ses pupilles. La lampe baladeuse, aux pinces de crabe, se promenait à son insu dans le coffre de la Pajéro.
Vers midi, la femme lui présenta la pâte de maïs qu'il méprisa. La fièvre du combat lui procurait une apparente satiété.
Ayant extrait trois projectiles, il désespérait de tout désinfecter convenablement. Ça suintait encore du pus de partout.
Au moment de la plus forte chaleur, les fossés étaient comblés, les marais asséchés. Il se préparait à quitter la femme et lui remit des antibiotiques et de la morphine. Olivier n'était pas sûr qu'elle comprît tout, mais il espérait voir l'état de Zangu s'améliorer et, par la solli­citude, obtenir la confiance de sa compagne. En signe d'interdiction, il chercha l'emplâtre qu'il avait jeté derrière la cabane et le piétina vivement. La femme le laissa faire sans s'inquiéter, et Olivier s'en retourna vers la Jeep.
Comme si la voiture eût été garée en infraction, les sbires du pouvoir local tournoyaient autour d'elle, reluquant les détails du procès‑verbal. Placide, Olivier ne les redoutait pas : la Pajéro était parfaite­ment en règle.
Absorbés par leur inspection, le sergent et son acolyte ne le virent pas tomber à la renverse lorsque deux jeunes chasseurs se jetèrent sur lui. Son guide lui apposa la main sur la bouche, et tous trois se terrèrent derrière une remise, aux aguets. Le chef du village tapait sur le coffre, il marchait en écartant les bras, puis s'arrêtait net devant les policiers : panne. L'idée plut à Olivier et après avoir recommandé ses instruments à ses complices, il surgit de sa cachette.
Olivier souleva le capot, exhibant les cent chevaux du moteur Mitsubishi. Le tour de passe‑passe n'étonna personne. Les deux représentants de l'ordre conclurent à la parfaite santé du troupeau. Ils obser­vaient attentivement Olivier, et quand il arracha un des fils du démarreur, il manqua d'habilité et s'entailla un doigt. Un peu gêné, il réarrangea le tout et s'installa au tableau de bord. En dessous de la clé de contact, il débrancha un câble électrique salvateur. Ce dernier pendouillait bête­ment. Olivier tenta sa chance et simula un démar­rage. Le sergent riait beaucoup, l'expulsa de son siège et en moins de trente secondes, identifia la funeste manoeuvre. En fait de fil blanc, Olivier en rajouta une bobine et les gratifia d'un copieux pourboire.

Sur le bord de la piste, un bout d'homme s'agitait à l'approche du diesel. Il venait s'acquitter de sa mission et rendre au docteur ses gris‑gris.

Au dîner, Olivier ne manifeste pas son inquiétude, que du contraire. Il se hasarde à poser des questions sur la progression des recherches. Il sait désormais ses actions illicites. On parle beaucoup d'art africain et Philippe intervient à plusieurs reprises pour rectifier les aberrations et émettre un jugement expert sur l'amulette de Claire. Il s'éclipse dans sa chambre et rapporte un bouclier authentique, ce qui ravit les ethnologues. La famille de Philippe est originaire du village d'Umbulu. Son père s'est enrichi à Abidjan dans l'importation de batiks chamarrés de Hollande. Métis, Philippe a poursuivi ses études à Lilles. A plusieurs reprises, on lui a proposé un poste mieux payé à Jikasa, voire au Ministère de la Santé. Jusqu'à présent, il refuse.
Un messager s'introduit dans la pièce et convie Claire, Olivier et Philippe à des réjouissances devant la maison du maire. Avec l'hôpital et l'école, elle est la seule habitation à être construite en béton. De six mètres sur six, elle garantit l'image de marque de l'Etat.
Sur le seuil, un Jali amorce un chant de gloire en souvenir des héros populaires. Deux balafons accueillent les médecins, et le griot leur dédicace une mélopée ; il loue leur habileté à extraire les démons par les grosses seringues.
Les danses traditionnelles gagnent en prestige ce qu'une ébauche de valse entamée au son nasil­lard d'un enregistreur perd en cohérence.
Cette soirée rappelle à Olivier les mouvements scouts, lorsque leurs voix graves accom­pagnées par des guitares caressantes s'élevaient dans les flammes. Il entonne un refrain, suivi par Claire et Phi­lippe.
Dans‑le‑soir‑d'or, résonne‑résonne...
Dans‑le‑soir‑d'or‑résonne‑le‑cor...
Nombreux sont ceux qui ignorent le timbre de la trompe. Ils se laissent bercer par les harmoniques mélodieuses. Le barde achève son épopée et souhaite à chacun un sommeil de bienheureux.
En chemin, les stridulations assourdissantes du groupe électrogène n'entache pas cette belle journée : un ruisseau de paillettes écarte d'une eau limpide les berges de la mort et de l'oubli.

Un poste de radio défectueux oblige Olivier, lundi, à parcourir quatre‑vingts kilomètres. Les talents d'Olivier sont nettement inférieur en électronique qu'en médecine. Qu'importe, c'est lui qui se débrouille le mieux. Philippe l'adoube, le matin même, chevalier du fer à souder. L'infirmier local n'émet plus depuis quatre jours et il a sous sa garde six cents per­sonnes. De nombreux malades réclameront certainement une consultation. Olivier ne sait jamais qui priv­ilégier et se persuade, durant le trajet, qu'il est, avant tout, ingénieur en télécommunications.
Philippe lui a interdit de voyager seul. C'est pourquoi Moka joue la dame de compagnie. Moka hante l'hôpital de Dilosho depuis sa création : son âme imprègne le dallage des couloirs, la chaux du réfec­toire et les sanitaires du personnel. Homme à tout faire, brancardier, émissaire auprès de la population, il ne renonce jamais à un rôle supplémentaire. Drôle, on l'adopte sans peine ; il s'amuse d'un rien. Il explique à Olivier qu'il aimerait bricoler les lampes à l'entrée du dispensaire et les transformer en gyrophares en y installant un clignotant de voi­ture. Olivier a beau le décourager, il s'entête. Pourquoi ? On l'a emmené à Jikasa où il a vu de véritables ambulances. Et il faut cela à Dilosho ! Ainsi, un citadin trouvera le dispensaire sans problème et ne se perdra pas dans les rues. Moka parodie le blanc égaré au terme d'un long périple, avec tant de conviction qu'on est pris au jeu. Son personnage, candide, entre dans une case alors que le mari est battu par sa femme, ou surprend des amants, quand ils font "chauffer la marmite". Moka imite la tête de l'intrus et les cris qu'il poussera dans chaque situa­tion, pendant qu'il souffre terriblement des pieds parce que la semelle de ses souliers éculés a cédé depuis longtemps. Moka déborde de bonnes intentions qui aboutissent rarement. On le laisse agir à son gré. Si on l'en empêchait, il ressentirait ce manque de confiance comme une punition et en serait affligé. Or le chagrin d'une coqueluche influe inévitablement sur ses admirateurs.
En dix minutes, Olivier a déshabillé le poste de T.S.F. de son armure zinguée. La complexité du labyrinthe de résistances et de condensateurs entame sérieusement son assurance. Une séance d'autosuggestion et les encoura­gements de Moka n'atténuent pas sa perplexité. Patiem­ment, il teste les contacts jusqu'à ce qu'il butte sur un fil dénudé, qui pointe avec imperti­nence vers les cieux. Il scrute les alentours ; tout semble normal. L'orphelin doit pourtant réintégrer son foyer. Un potentiomètre fera un tuteur idéal. Olivier se montre généreux avec la soudure dont il laisse tomber une goutte épaisse en guise de sceau. Il redoute le jour où une surcharge grillera un des minus­cules transistors : il est sûr de ne pas l'apercevoir, à moins qu'il n'explose au point de signer sa combus­tion par une marque bien noire. Le poste de T.S.F. est fonctionnel et rhabillé.
Il prodigue quelques soins aux personnes qui attendent et repart vers quatre heures. Il est temps de s'en aller si on ne veut pas circuler de nuit ou dormir sur place. Surtout que les dignitaires se disputent l'honneur de pratiquer l'hospitalité envers ceux qu'ils nomment "Les Nouveaux" et qu'ils traitent en riches seigneurs.
Allongée sur le divan élimé du Q.G., Claire, poudrée par l'Harmattan, s'est assoupie. Olivier la contemple, confus. Il relit le tableau d'ordre : Philippe reviendra bientôt de sa tournée. Olivier déambule de par les chambres et les bureaux. Personne n'a besoin de lui. Aussi reprend‑il la lecture du livre de Claire, qu'il achève en entendant crisser les pneus de la seconde Jeep. Claire se lève brutalement, comme au sortir d'un cauchemar.

En inconditionnel de Conan Doyle, Philippe a ras­semblé une pléthore d'indices à propos d'Olivier. Olivier ne parle plus. Son regard fuit. Tantôt il réconforte sans mesure un bobo, tantôt pas du tout. Ses quolibets sont engloutis dans une étrange rumination intérieure. Il a changé. Serait‑il amoureux ?
Olivier ne sait pas comment appréhender le clin d'oeil de Philippe. S'adresse‑t‑il à lui ?
Philippe l'apostrophe :
<< Cette femme enceinte, tu l'as revue ?
‑ Non.
‑ Bon, on y va demain, O.K. ? >>
Philippe est anxieux. Sans conviction, Olivier n'opine qu'à discuter avec Claire de ses bouquins.
Là où l'équateur a accueilli leurs premières con­fessions, Olivier et Claire honorent une nouvelle fois leur pacte de sincérité.
Une épouse de banlieue se morfond. La monotonie la répugne tellement qu'elle attente à la vie de son mari et s'enfuit. La folie qui l'anime, Claire la comprend, Olivier non.
<< Moralement, c'est inadmissible. Si on élargit la chose, on pourrait pardonner à chaque homme de tuer parce qu'il s'embête. L'humanité crèverait sous le poids de l'ennui. En tant que médecin, je trouve ça révoltant. La vie mérite un respect ultime. Nous sommes ses serviteurs...
‑ Je crois que tu oublies d'être un homme. Je me sens d'abord une femme. On vit chaque événement, et dans un deuxième temps, on vient en aide. On ne peut pas nier sa propre personne, même pour le bien, ou pour une morale. J'aime cette femme, elle me fascine, parce qu'elle démontre la nécessité de ressentir les choses.
‑ La première chose à ressentir, devrait être l'existence, continue Olivier.
‑ C'est vrai. Exister... Ressentir qu'on existe.>>
Olivier est imbu de son propre raisonnement. Même s'il retient les phrases de Claire, il s'efforce de les réfuter.
Pris dans une masse qui les englobe de toute part et les isole du monde extérieur, ils éprouvent ce sentiment d'être deux, perdus, sous les yeux perçants des carnivores. Cernés par des monstres, milles dan­gers les guettent. Ils se rapprochent. Claire tombe de sommeil et sa main glisse sur le bras d'Olivier. Elle l'implore de rentrer. Il s'est toujours juré d'obéir aux désirs d'une femme, et la lune les reconduit.
Au petit déjeuner, Philippe annonce le planning de la journée qu'il improvise souvent selon son agenda.
En grimpant dans le quatre-quatre, Philippe demande à Olivier s'il a emporté un collyre pour le nouveau‑né. Complè­tement désemparé, Olivier lui avoue sa distraction, fait demi‑tour et passe à la pharmacie prendre la solution.
Durant le trajet, un débat à la radio étudie la conjoncture économique du pays. Les réfugiés se plaignent beaucoup en cette période où les récoltes précédentes s'épuisent. Le prix des denrées culmine. La police a aussi faim que la population et rançonne volontiers les garde‑manger. Ce qui occasionne immanquablement des accès de violence. Prospère il y a une dizaine d'années, le Whaba revendiqua l'indépendance. Aujourd'hui, la présence de réfugiés est mal tolérée, car on leur impute la récession de l'après‑guerre.
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# Posté le mardi 09 janvier 2007 14:51

l'arrestation de Zangu

l'arrestation de Zangu
A l'infirmerie, aucune disposition n'a été prise : ce n'est pas le jour de leur visite. Le téléphone de brousse rassemble cependant une vingtaine de personnes.
Les trois quarts s'en sont déjà retournés, lorsqu'Olivier disparaît, alléguant qu'il court examiner son protégé. Philippe n'a jamais pu mentir et cherche une excuse pour le surveiller. Il s'escrime à se convaincre de sa crédibilité, et ne parvient pas à se lancer. Le temps passe et Olivier absent, l'espoir de le retrouver s'évanouit. Philippe, incapable de soigner qui que ce soit, s'offre une pause, histoire de se remettre les idées en place.
*********
Soudain, Olivier l'interpelle :
<< Peux-tu venir ?...>>
Leur état à tous les deux, est déplorable : Olivier, rongé par les scrupules, et Philippe ployant sous un rictus effrayant.
Essoufflés, ils débouchent dans la clairière où se dresse la masure. Olivier mâchonne ses angoisses et oublie que Philippe, derrière, attend des explications. Atone, Olivier prononce : << Il est là.>>
Philippe entre et découvre l'homme, avec une expression de surprise. Ce n'est pas un enfant, et encore moins un nouveau né.
Olivier soulève la couverture pour montrer la plaie suppurée. Il mendie l'avis de Philippe. De la gangrène est elle à craindre ? Devant sa naïveté, Philippe est révulsé. Il ne sait où porter le regard, sur le blessé ou sur le médecin. Il se rappelle les films de guerre de son enfance, et les vaillants soldats traînant leurs lambeaux sanguinolents. Jamais, il ne s'est imaginé face à une telle charogne.
Il a envie d'empoigner Olivier par la chemise, de le tirer dehors et de lui assener un coup de poing. Pourquoi Olivier n'a t il pas emmené cet homme directement là où on l'aurait soigné comme il devait l'être ? Cette blessure béante, ouverte à tout vent, l'exaspère. Ce sont des choses dont il est si facile de guérir et qui emportent encore des hommes par négligence.
Il se contrôle péniblement et se contraint à fixer le sol. Il veut de l'air. La puanteur nauséabonde de la souffrance s'agglutine autour des êtres vulnérables. La mort sait extraire sa proie du monde des vivants, en la couvrant d'un voile malsain.
Olivier suit Philippe qui bougonne :
<< Il faut l'emmener.
Tout de suite ?
Immédiatement.
Il y a un problème..., il a les deux jambes paralysées. Et si on tombe sur la police ? achève Olivier.
Il ne peut plus attendre. Il faut qu'on y aille, qu'on le tire de là.
Ne serait-il pas préférable d'attendre la nuit.
Non, les voitures qui roulent de nuit sont les plus suspectes, objecte Philippe.
Bon, je vais voir s'il y a moyen de se procurer une civière, ou une échelle.>>
Olivier donne l'air de s'excuser, comme un adolescent qui sait très bien qu'il a gaffé, mais qui ne regrette rien, persuadé qu'il faut l'accepter tel qu'il est.
Il regagne la voiture en hâte et l'approche de la palmeraie.
Il ne parvient pas à mettre la main sur la moindre planchette. On s'arrangera. Philippe confectionne le bandage, en liant les deux jambes. Ils essaient de porter Zangu et au bout de vingt mètres, capitulent.
Sur la grand' place, ils distinguent un blindé léger et un soldat qui interroge un bambin. Le mioche montre les docteurs du doigt. Heureusement, Philippe n'a pas achevé les consultations et fait semblant de rien. Il se rend auprès des habitants qui, n'ayant que cela à faire, prennent leur mal en patience. La file d'attente s'est d'ailleurs enrichie de badauds et affecte des allures de conseil de famille ou de rendez vous convivial.
Les miliciens, leurrés, les observent, puis repartent sans exaction : une chance qu'ils n'aient pas réquisitionné le véhicule.
Aussitôt, Olivier et Philippe sont rejoints par la femme. Deux de ses amis ont transporté Zangu, sur un brancard de leur fabrication, à proximité.
On camoufle la forme humaine sur la banquette arrière, en rajoutant des planches et une toile qu'on passe par dessus. On jurerait de vieux débris.
Philippe hésite à envoyer un message à l'hôpital pour les prévenir de leur arrivée et leur permettre de commencer les préparatifs nécessaires. Il craint que l'armée ne surprenne ces agissements, auquel cas elle en exigerait les motifs. Le courroux de Philippe a disparu au profit d'une connivence, qu'Olivier savoure en silence.
La Jeep dévore la piste sous le jour qui recule. Le ciel, sixième continent de notre planète, se visite en des heures tardives, à bord d'attelages d'oies ou de cigognes. Les rivières d'orangers indolents charrient des reflets d'or. Des ponts molletonnés les enjambent. Un peu de brume ouatée confère au climat une douceur fluide, ondée imperceptible, caresse de l'air et du vent. Les plages s'étendent, accueillantes, devant le poète fatigué : le soleil couchant est son domaine, la lune sa demeure.
Olivier négocie un virage avec maladresse et dévie de sa trajectoire. Un rocher lacère un pneu, ils frôlent un arbre et s'immobilisent sur le flanc d'une colline. Indemnes, ils s'interrogent. Quelle prière les a sauvés ? Quel saint bienveillant ont ils invoqué ? Le couperet de la guillotine s'est arrêté à deux doigts de leur nuque. Le temps est pétrifié. Peuvent ils relever la tête ?
Le danger est raisonnablement écarté, et ils descendent de leur éphémère tombeau, saluant Dame Providence.
Olivier décharge la roue de secours pendant que Philippe lève la voiture. L'obscurité n'arrange pas les choses. La baladeuse accourt à point nommé vers la batterie, pour la saisir par ses appendices préhensiles et comble son entourage des faveurs de son lumineux dévouement.
A ce moment, ils entendent le grondement d'un moteur, et deux phares percent l'extrémité de la piste, projetant sur celle ci l'ombre dantesque des branches qui l'obstruent et des aspérités du terrain. A cette distance, on distingue nettement qu'une ampoule vacille. L'absence de projecteur sur le toit exclut une patrouille militaire. Réconforté par cet indice, Philippe s'affaire à nouveau.
A mesure que l'engin s'approche, ils identifient la camionnette de Ben Ouadim, un homme singulier qui sillonne les parages et se charge de besognes douteuses. Il est soupçonné de trafic douanier, mais se présente comme un honnête commerçant libanais. Il arriva à Dilosho avec une entorse à la cheville et refusa qu'on l'immobilisât. Depuis ce jour, il boite.
A hauteur de la Pajéro, les freins vibrent dans un mugissement tapageur. Il s'inquiète de l'accident, et Olivier le tranquillise. Dans l'habitacle, on distingue un fusil de gros calibre, plus apparenté aux armes de combat qu'à celles employées par les amateurs de safaris.
Ben Ouadim insiste, invoquant le fait que la forêt à cette heure, n'est pas sûre. Olivier se dit que c'est surtout à cause des gens qui y traînent et décline son offre. Philippe surgit à sa rescousse pour congédier l'intrus, de sorte que Ben enfonce l'accélérateur. Ils le voient s'éloigner et se placer sur le bas côté, à une trentaine de mètres, alors même qu'ils venaient de pousser un "ouf" de soulagement. Le moteur s'éteint.
Ils se dépêchent. En abaissant le cric, la chambre à air, sous gonflée, s'écrase. Philippe décide de prendre le volant puisqu'il connaît mieux les sinuosités du parcours. Olivier obtempère, réalisant qu'il génère plus de difficultés qu'il n'en résout. Dès qu'ils rejoignent le sentier, la fourgonnette s'éloigne en sens inverse.
Au bruit qu'ils font dans la cour, Claire se précipite au dehors. Elle veut les entraîner vers la cuisine, mais Olivier la retient. Philippe intervient et déclare qu'ils ont croisé un blessé sur le bord de la route. Ils l'ont ramené. Olivier ne le contredit pas, se doutant que Claire n'en croira pas un traître mot.
Elle ne manifeste cependant rien qui puisse gêner l'imposture et ordonne de préparer un lit pour le nouveau venu. Elle exige des détails sur les blessures, et Philippe coupe la parole à Olivier afin d'amender ses vagues commentaires. Il appréhende une amputation ou une septicémie.
Philippe examine Zangu dans la salle d'attente. Il veut l'opérer immédiatement pour installer deux ou trois drains. Calmement, Olivier réunit le matériel et fait les radiographies préalables au repérage des plombs. Il souffle à l'oreille de Claire :
<<C'est lui, la femme enceinte. Il fallait le ramener. Il n'y avait pas d'autre solution si on voulait le maintenir en vie.>>
Claire le rabroue : l'hôpital veille sur la santé de milliers de personnes, et c'est le compromettre gravement que d'abriter de tels individus. Mieux aurait valu le soigner à l'extérieur.
Chirurgien inégalé, Philippe accomplit l'intervention sans sourciller. Puis, on installe Zangu parmi les autres malades, dans une salle commune. Prudence oblige, un pansement à la tête et un plâtre au bras gauche abuseront le visiteur : Zangu a chuté du toit de l'école. Toutefois, Philippe ne se risque pas à monter un dossier factice. En effet, celui qui le signerait endosserait de lourdes responsabilités. Olivier remplit malgré tout un formulaire d'admission où il mentionne "commotion et fracture du bras gauche". Il laisse en blanc l'endroit du paraphe : on prendrait cela pour une négligence du service administratif et il n'y aurait pas de retombée.
Ces soucis étant solutionnés, on grignote un poisson frit, du riz et des ananas. Personne n'ose parler trop haut, ni poser de question à Philippe sur ce qu'il adviendra. On ne sait même pas si Zangu est d'accord de se faire hospitaliser et quelles seront ses réactions quand il reprendra connaissance.

Le lendemain, chacun s'acquitte de sa tâche, s'efforçant de la mener à bien. Les blocs opératoires sont occupés jusque trois heures de l'après midi. Un peu après, apparaît le commissaire de la région, suivi d'un camion de soldats. Une vingtaine en tout, qui envahissent la clinique l'arme au poing. Philippe essaye de s'interposer. Le commissaire lui affirme qu'il fouillera partout et qu'il possède un mandat officiel. Il s'agite comme un porc qui attend à manger, tenant un papier chiffonné dont on devine, en bas, un cachet de la préfecture. Il en tire toute sa gloire.
Ses hommes ne débusquent pas le gibier de sa cachette. Suite au rapport de son lieutenant, l'officier enragé arpente ses bidasses au garde à vous. Deux victimes s'écroulent sans broncher, frappés par la crosse de son pistolet.
<< Bande d'incapables !>> s'égosille t il.
Pour le calmer, Philippe entreprend avec lui un tour de salle. Les malades dorment sur des lits de fortune. On n'a pas de matelas pour tous, alors le plus souvent ils s'allongent à même le sol sur leur fine natte de paille habituelle. Le commissaire n'attache pas plus d'importance à Zangu qu'aux autres.
Philippe remarque que seul Zangu a les traits déguisés.
Cette réflexion l'obnubile et dès que la descente militaire est achevée, on tient conseil au Q.G. On bande la tête à un vieil aveugle, et Zangu ne dénote plus. Pour Philippe, c'est une ruse grossière ; il est déjà trop tard.

Olivier et Claire s'éclipsent vers cinq heures, heure à laquelle Olivier songe invariablement au thé, à cause de son année de spécialisation à Cambridge. Le "tea-time" était sacré et l'occasion, sur une pelouse ou à une terrasse, de bavardages autant intellectuels que futiles. Son arôme sucré se confond aux essences tropicales, et des embruns de vanille lui chatouillent les narines.
Ils se suivent l'un l'autre, mus par une sorte de nécessité. Tacitement, ils s'asseyent. Claire lance :
<<Tu crois en l'amour ?>>
Claire a deviné qu'Olivier a renoncé depuis longtemps au batifolage des coeurs tendres et à l'aveu des passions pétulantes. Olivier est un être qui garde pour lui ses humeurs, se bornant à la comédie magique de la pratique médicale. S'il acquiesçait, Claire en serait stupéfaite. Olivier ne sait que répondre, sinon à lui même : "Elle me baratine..."
Il essaye de se concentrer sur la question et repasse les visages de son adolescence, qui s'entrechoquent. Des yeux, une bouche, une expression. Ils se succèdent très vite. Le mouvement s'accélère. Il redoute de s'y attarder trop longtemps, de peur que leurs forces attractives ne l'emportent loin au delà de l'endroit où il suppose être son bonheur. Pourtant, chaque fois que ces réminiscences émergent de ses abîmes, il ressent leur appel avec plus de souffrances. Il est mordu par le froid, prisonnier d'un donjon maléfique, construit à force de renoncements, si haut qu'il ne lui reste pour dernière distraction, que ces quelques engelures du coeur.
Il n'a rien dit quand Philippe les interrompt.
<<Quelle journée magnifique !
Oui, approuve Claire, ce sont les instants que je préfère entre tous. Mais je n'ai jamais pu admirer la beauté d'un matin. Il y a tant de choses à faire.
C'est vrai, admet Philippe. Je pars demain pour la capitale, c'est le bon moment pour découvrir les secrets de l'aube.>>
Olivier voit dans cette conversation, une occasion d'échapper à son univers frigide et sclérosé :
<<Depuis vingt-huit mois que je suis ici, je les connais, les bruits de l'aube et de l'aurore, les silhouettes des animaux qui s'abreuvent à la mare, le village qui se réveille. Les plus paresseux sont les médecins, éternels retardataires au spectacle. Le soir, notre vitalité s'endort alors que les fauves entament leur chasse. Au point du jour, ce sont eux qui s'assoupissent, et ce sont les fragilités que l'Afrique cache en son sein qui viennent tirer la révérence au soleil, les antilopes, les gazelles et avec de la chance, les zèbres, les buffles, les babouins.>>
Comme au premier instant, dans la Jeep, quand il racontait à Claire son expérience, Olivier vibre. Tente t il de l'émouvoir, de la retenir ? Personne ne peut l'affirmer, ni même lui.

Au dîner, on n'aborde pas les mésaventures de l'après midi, par superstition ou pour éviter d'attiser ses angoisses. Quand on parle du lion, on en voit la queue. En Afrique, on gobe les dictons, car c'est par eux que la sagesse se transmet. Ils représentent un savoir auquel la population se fie aveuglément. Sans cesse promulgué, ce fanatisme appartient à la couleur locale et déteint sur les étrangers.

Philippe propose de reporter son départ afin qu'il fasse le trajet avec Claire. Elle souhaite écourter son séjour pour revoir une amie à Bulumshiba. Olivier n'apprécie pas cette initiative, sans savoir pourquoi : le bagou de Philippe ne le concerne pas. C'est néanmoins un apaisement quand il voit disparaître le taxi brousse, un break 505 qui soulève assez de poussière pour que Philippe ne distingue pas, par la vitre arrière, les mouchoirs agités.

En prévision des fatigues à venir, on engrange un maximum de sommeil.
Au matin, Claire et Moka partent à deux aux environs de la frontière où sont parqués des réfugiés auxquels on n'a pas assigné de territoire. Ils survivent dans des conditions très rudimentaires, à la limite de l'insalubre, et constituent la raison majeure de notre présence à Dilosho.
Moka assiste Claire pour les vaccinations, ce qu'elle lui a appris récemment ; ses proches le redoutent encore.
Olivier guette l'opportunité de parler à Claire et, seul, il ressasse un malaise. Sa situation actuelle ne l'enthousiasme plus. Après une longue léthargie, le contact avec la réalité lui paraît brutal. Il ignore ce qu'il fait parmi les médecins locaux qui s'occupent très bien de la mission. Est il vraiment plus utile qu'eux ? La plupart d'entre eux ne pense-t-ils pas à travailler à la ville ? Soigner des marchands, gagner de l'argent. S'il part, ils partiront. Mais si on leur offrait un salaire semblable au sien, les responsabiliserait-on ?
Il n'en sait rien. Il s'est engagé dans une organisation humanitaire pour se sentir indispensable. En venant ici, il a fui la concurrence des hommes qui jouissent de pouvoirs semblables aux siens.

Claire de retour, exténuée, croque une noix de coco, sans Olivier, sans personne, et s'effondre sur son lit. Le lendemain, elle doit partir. Cette journée ne les a pas ménagés. Il reste là bas suffisamment d'indigents pour justifier une nouvelle visite. Olivier enverra Moka reconduire Claire à Jikasa où la liaison avec Bulumshiba est fréquente.
Anormalement chaude, la nuit se déchire en éclairs secs. Ils claquent sans répit, fendent le sol et se désagrègent en craquements sinistres. Les géants de lumière surplombent la campagne inculte, à la conquête du mal. Lueurs surnaturelles qui font frémir le passereau, elles accentuent les contrastes et découpent des spectres terrifiants. Le déluge se retient, quelques gouttes s'écrasent dans la cendre, unique récompense du ciel. Les éléments déchaînés intimident les vivants, la pluie n'atténue pas cette violence, ne subsiste qu'une puissance destructrice.

Olivier éveille Claire de bonne heure afin qu'elle boucle ses bagages. Il est en train de s'habiller, quand elle surgit à la porte pour lui dire adieu. Elle espère le revoir bientôt et, presque maternelle, lui suggère de réfléchir à la question qu'elle lui a posée deux jours plus tôt. Ils s'échangent une bise, et elle le quitte.
Un mystérieux sentiment envahit Olivier. L'étonnement du nuage qui a grimpé les cimes, poussé par un vent favorable et qui, là haut, est libéré sur le versant opposé. Il flotte au dessus de la vallée.
Puis, il est submergé par la solitude et cette impression de vivre à contretemps. C'est le tressaillement d'une voix lyrique que l'orchestre abandonne un instant, a cappella, dans l'Ave Verum de Mozart. De même, Olivier chante à tue tête et d'un coup, les instruments se taisent. Le silence l'envahit, sa voix se dissipe.
Il ne réalise pas immédiatement ce à quoi elle faisait allusion et ce n'est que lorsque la Peugeot démarre, qu'il se souvient qu'elle lui avait demandé s'il croyait en l'amour. Il est bouleversé. Il hésite, dans sa tenue, en caleçon, à s'élancer à la poursuite de son métronome, celle qui redonne un rythme à son existence.
La voiture disparaît. Deux minutes, dix, une demi heure, s'écoulent sans que rien ne bouge. Jusqu'à ce que bondissent de l'autre côté du village, cinq engins dans un rugissement vengeur.
Olivier se dessaisit de son état statique. Les réflexes lui reviennent. Il pense subitement aux troupes qui s'abattent en trombe sur le vieillard-épouventail. Ce stratagème dont il eut l'idée ne le rassure plus, et il se hâte de quérir un tablier blanc.
Quand les soldats débarquent dans un cliquetis de chargeurs, la main sur le cran de sécurité, les gâchettes sensibilisées à la moindre pression, Olivier hurle tant il est excédé.
Le volumineux commissaire se dégage péniblement de son siège et sort de sa poche le même papier chiffonné qu'il suspend au nez d'Olivier. Six hommes escortent un paysan gonflé d'hématomes. Les autres entourent les bâtiments. Le commissaire enjoint à Olivier :
<<Montre-moi les prisonniers !>>
Il rectifie ce lapsus en précisant : <<...les malades !>> A chaque lit, il guette l'approbation du fermier apeuré. On approche irrémédiablement de Zangu. Devant l'aveugle, le commandant exige qu'on lui ôte ses bandelettes. Olivier refuse d'abord, mais sous la menace d'une arme pointée sur lui, il cède. Les infirmiers le suivent partout. La certitude d'être vu le protège des raclées. Le gardien de l'hôpital ne se manifeste pas ; noir, il sait qu'il sera rossé par ses frères, plus qu'un résident.
Au chevet de Zangu endormi, un caporal décolle les sparadraps. Zangu sursaute à sa joue arrachée. Il s'effraie. Le paysan l'identifie promptement et comme récompense, reçoit un coup de matraque dans le dos. Zangu tente de sauter ; le sommier grince et absorbe son effort. Horrifié, il parcourt la figure d'Olivier. Zangu repousse le caporal penché sur lui. Le commissaire exhorte ses hommes : deux gorilles saisissent Zangu par les épaules. Zangu se débat en gémissant. Et comme ils lui intiment d'obéir, et que plus farouchement il se tortille, un poing se loge dans son estomac.
Jusque là immobile, noyé dans des courants contradictoires, échauffé par son impuissance, Olivier sent sa main se durcir. Instinctivement, un direct du droit écrase la face suante du commandant qui bascule sur le carrelage, dans un bruit sourd.
Un sbire plonge sur Olivier et réceptionne son genou entre les cuisses. Olivier ne réfléchit plus, il se bat avec la vigueur de ses trente ans, la hargne au coeur.
Moka se précipite à son secours, mais une bourrade le propulse dans un coin de la pièce. Le personnel s'avance entre lui et le pugilat, le plus discrètement possible, afin qu'on l'oublie.
Olivier est en mauvaise posture : trois soldats l'ont maîtrisé, le commandant lui brise les reins et lui annonce, par la même occasion, qu'il l'emmène pour recel.
A cela, Olivier clame à qui veut l'entendre, que Zangu n'est pas en assez bonne santé pour voyager. Il vocifère qu'il est docteur et qu'ils auront des problèmes avec l'ambassade et la coopération. Le commandant, aux anges, prend l'assemblée à témoin. Olivier s'est jeté sur lui comme un enragé et l'a durement assommé pour protéger son ami.
A la caserne de Dilosho, notre pourceau s'empresse de téléphoner à ses supérieurs et se bâfre d'éloges.
En début d'après midi, il reçoit l'ordre d'acheminer les deux prisonniers vers Bulumshiba, où on décidera de leur peine. Le convoi part à trois heures. Sous la bâche, Zangu divague. On lui a ficelé les pieds et les mains. Olivier est coincé entre deux colosses, tandis que Zangu, allongé sur le ventre, cogne la tôle. Olivier implore continuellement qu'on lui permette de panser les blessures de celui que tous appellent son ami.
Chaque fois qu'un véhicule les croise, Olivier se demande si ce n'est pas celui de Philippe. Il essaye de l'apercevoir par derrière.
Il n'espère plus rien sinon qu'on ne l'exécute pas. Ses affaires sont restées à Dilosho, ses soucis et ses émotions. Il n'emporte que l'inquiétude et s'imagine que c'est elle qui lui cause tant de douleur dans le bas ventre.
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# Posté le mercredi 10 janvier 2007 04:43

Deuxième Lettre

Deuxième Lettre
Le 18 juillet.


Je reconnais que Lisa est très sympathique. Aujourd'hui, elle s'est proposée de renouveler régulièrement mon stock de littérature. Chaque fois qu'elle vient, la conversation porte sur ce qu'elle m'a amené. Je me souviens à Dilosho, le regain d'intérêt pour la lecture que tu as suscité en moi.
Dans le livre que j'achève à l'instant, ce que j'ai découvert, c'est tout le contraire de ce que je désirais être. Le respect que j'éprouve pour une femme, me pousse à m'en séparer avant de l'avoir connue, aussi étrange que cela puisse paraître. Don Juan en rencontre une qu'il n'a point de cesse qu'il l'ait conquise, soumise à son charme, possédée entièrement. Et quand il a rempli ces impératifs, il se désintéresse d'elle. J'ai été de ces adolescents platoniques qui observent une femme des mois durant sans vouloir l'approcher de plus près que la portée du regard. Lui parler devenait un supplice.
Peut-être Don Juan a-t-il été d'abord comme moi ? Peut-être tous les hommes l'ont-ils été ? Et que de là naît cette scission entre l'amour qui se réclame de l'absolu et le corps brûlant d'hormones qui exige son contentement.
J'en discutais avec Lisa ce matin, et - c'est drôle, cette diversité - elle me confiait qu'elle avait eu de nombreux amours éthérés et brefs. Ta jeunesse aiguise ma curiosité. Réponds moi rapidement.
L'orgueil d'être transparent à moi même me fait frissonner : me voici contraint à me faire face. Je suis forcé à la solitude, dans un duel à mort entre mes nouvelles attentes et mes vieux préceptes. Je regrette que tu sois partie de Bulumshiba la veille de ma réclusion. Nous aurions pu nous croiser. Tu serais restée un jour de plus. Qu'est ce que j'ai souhaité ta visite !
En voyant arriver Elisabeth, la première fois, ma déception fut grande. Elle ne s'en aperçut pas. Au contraire, elle était charmante et à travers elle, je retrouve une femme, comme en toi. Quelque part, je ne perds pas au change.

Ivan a cassé la gueule à mon voisin de réfectoire, il me fauchait toujours mes desserts. C'est bête à dire, mais j'étais incapable de les lui reprendre. Ici, ces blagues de collégiens adoptent une autre allure : elles indiquent la place que tu occupes. La mienne est celle d'un intellectuel qui n'a droit à rien ; il suffit d'apercevoir ma silhouette chétive. Plus le temps passe, et plus il apparaît qu'Ivan n'est pas un quidam. Les noirs le redoutent et les blancs lui obéissent. Les gardiens le craignent pour je ne sais quelle raison. Il donne l'impression d'être soutenu du dehors. Sa manière d'être me fait rêver aux évasions que je voyais au cinéma et à ces mutineries où les prisonniers enferment les gardes dans les cachots et brandissent leurs armes. Notre Bastille libérée, se déverserait un flot contenu depuis des siècles, et je serais pris, moi aussi, dans cette marée humaine, emporté dans l'Aventure avec un grand "A".

J'ai fait un drôle de rêve. Perdu au fond d'un ravin, couché sur un tronc d'arbre déraciné, je vois au dessus de moi le ciel bleu que soutient une traînée de vapeur blanche. A travers le feuillage, des fruits dorés sont illuminés par le soleil. Ces arbres montent jusqu'au pied du paradis. Nombre d'entre eux déploient leurs premières branches loin au dessus la main de l'homme. Là haut, hors d'atteinte des préjudices, il y a une autre vie, dont j'entends, autour de moi, les bruits bizarres. Le piétinement des brindilles par des écureuils tinte d'un abord menaçant. Je me renverse et, stupéfait, ris de ma méprise.
Mon regard accompagne un point qui tombe et tourbillonne. Une chute sans fin. Il se posera peut être sur mes paupières. J'attends celui qui m'emportera dans le sommeil. Un sommeil dérisoire d'une feuille descendue de si haut, un reflet de moi même. Soudain, je baisse les yeux de ces hauteurs envoûtantes et les tourne vers la crête. Là, apparaît une femme qui dissout mes visions.
Je voudrais revenir à ce fossé, la suivre. Mais je ne sens plus l'écorce tendre et inclinée ; mon matelas de crin poussiéreux a pris sa place et m'effrite les os. J'espère que la femme reviendra ce soir et s'approchera un peu plus près.

P.S.
J'en ai parlé ce matin à Lisa, elle m'a dit qu'il y avait une femme dans ma vie. Elle me l'a dit si simplement que ça m'a remué. Je crois que j'ai piqué un fard. Il s'est propagé et a empourpré ses petites joues à elle. On avait l'impression que le monde entier était braqué sur nous.
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# Posté le mercredi 10 janvier 2007 04:47